Avec Le Traître et le Trahi, Jean Venel Casséus propose une pièce de théâtre d’une grande densité intellectuelle où le drame historique sert de levier à une interrogation plus vaste sur la mémoire, la souveraineté et la difficulté, pour une nation blessée, de penser ses propres fractures. L’œuvre ne repose pas sur une simple opposition entre un héros et un coupable. Elle entreprend plutôt de déplacer cette opposition vers une zone d’inconfort où les catégories morales, si souvent figées dans le récit national, se voient remises sous tension. La pièce refuse la facilité de la commémoration. Elle choisit le risque de la pensée.
Son importance tient d’abord à son geste critique. En mettant face à face Charlemagne Péralte et Jean-Baptiste Conzé dans un purgatoire symbolique, le texte retire l’affrontement du seul terrain historique pour l’installer dans un espace de vérité. Ce purgatoire n’a rien d’un décor religieux accessoire. Il constitue un dispositif dramaturgique majeur. Il suspend le verdict définitif, interrompt la chronologie ordinaire et permet à la parole de se déployer hors des automatismes du récit patriotique. La nation apparaît alors non comme une essence stable, mais comme un champ de contradictions, traversé par des visions incompatibles de l’honneur, de la stratégie, de la survie et de la dignité.
Le message de la pièce est d’une rare profondeur politique. Casséus ne cherche ni à absoudre la trahison ni à diminuer la grandeur du sacrifice. Il montre que la catastrophe nationale surgit aussi lorsque le courage et la pensée cessent d’avancer ensemble. Péralte incarne l’exigence de dignité, la part irréductible du refus. Conzé incarne une rationalité politique qui prétend limiter le désastre par le calcul. Le drame naît du fait que chacun porte une part de vérité, sans que cette vérité suffise à elle seule à sauver le pays. Ainsi, la pièce ne demande pas au lecteur ou au spectateur de choisir mécaniquement son camp ; elle lui demande davantage : comprendre qu’une nation se perd lorsqu’elle transforme la complexité en slogan.
La poétique de l’œuvre mérite également l’attention. Le langage y est tendu, grave, dépouillé, souvent sentencieux, mais sans sécheresse. Les répliques courtes, les reprises, les oppositions verbales, les images du drapeau, du linceul, du cahier, de la montagne et du lit composent une architecture symbolique très maîtrisée. Le texte procède par concentration. Chaque parole semble porter plus qu’elle ne dit immédiatement. Cette densité donne à la pièce une dimension presque oratoire, tout en conservant une vibration lyrique sombre. Le théâtre de Casséus ne cherche pas l’anecdote ; il travaille la parole comme lieu de dévoilement moral et de combat mémoriel.
En définitive, Le Traître et le Trahi est une œuvre importante parce qu’elle rend au théâtre sa haute fonction civique. Elle ne distribue pas des médailles, elle exige une maturité politique. En ramenant les morts sur scène pour interroger les vivants, Jean Venel Casséus signe un texte où la littérature cesse d’être ornement pour redevenir épreuve de vérité.
LE TRAÎTRE ET LE TRAHI : Au purgatoire de la nation, entre morts, on s’affronte est en vente sur Amazon et dans toutes les librairies.
Jean Marc Félisor
