Par Jean Venel Casséus
Osnel Espérance, de Radio Uni FM, et Junior Célestin, de Radio Télévision Megastar, sont portés disparus depuis le vendredi 13 mars 2026, dans un contexte d’extrême violence, alors qu’ils étaient en exercice. Deux journalistes. Deux jeunes professionnels de l’information. Deux hommes happés par un pays où informer expose de plus en plus à l’effacement, au rapt, à la mort, au silence. Et le plus troublant n’est pas le crime ou la disparition elle-même. Le plus troublant tient aussi à la vitesse avec laquelle le pays semble s’habituer à l’insoutenable.
Il y a dans cette affaire quelque chose de plus grave qu’un fait divers sécuritaire. Lorsqu’un journaliste disparaît pendant qu’il travaille, ce n’est pas un individu isolé qui manque à l’appel. C’est une fonction civique qui est atteinte. C’est un regard public qu’on arrache. C’est une voix chargée d’aller voir, de vérifier, de témoigner, qui est brutalement interrompue. Dans un pays traversé par la peur, la disparition d’un journaliste devrait produire une secousse longue, une insistance nationale, une pression continue. Au lieu de cela, tout se passe comme si l’émotion s’usait trop vite.
Le drame haïtien ne réside donc pas uniquement dans la violence des groupes armés ni dans l’impuissance des autorités. Il réside aussi dans cette pente vers l’accoutumance. Le pays voit passer les catastrophes à une cadence telle qu’il finit par ne plus leur accorder qu’un sursaut provisoire. Quelques indignations, quelques messages, quelques déclarations, puis déjà la vie publique se déplace. Un autre drame surgit. Une autre urgence recouvre la précédente. Et l’on glisse vers une forme de normalisation du pire.
Un journaliste sans sépulture, dans un pays comme le nôtre, n’est pas d’abord une image funèbre. C’est un disparu que l’espace public ne porte pas assez longtemps. C’est un nom que l’actualité use trop vite. C’est une absence que la vie nationale cesse de travailler alors même qu’elle devrait la garder ouverte. À partir de là, la disparition change de nature. Elle ne tient plus uniquement à l’acte criminel initial. Elle se prolonge dans le relâchement collectif, dans la baisse de pression, dans cette manière haïtienne de laisser le tragique se dissoudre dans la succession des urgences.
Quand des journalistes disparaissent et que la conscience publique se relâche, c’est le droit d’informer et d’être informé qui s’enfonce avec eux. Car la terreur ne tue pas uniquement des personnes. Elle redessine les limites du dicible, du visible, du montrable. Elle apprend aux reporters que certaines zones peuvent les avaler. Elle apprend à la société que certaines pertes peuvent être absorbées. Elle installe un ordre où le silence finit par paraître naturel.
Osnel Espérance et Junior Célestin ne doivent pas entrer dans cette nuit administrative où les noms subsistent quelque temps avant de s’effacer des conversations, des priorités, des exigences. Il faut les nommer, les rappeler, les réclamer. Sans relâche. Car un pays qui laisse ses journalistes sans sépulture s’expose à devenir, lui aussi, un pays sans mémoire, sans vigilance et bientôt sans voix.
