Haïti : vers une décentralisation imposée par la violence des gangs
Alors que les élites haïtiennes ont passé des décennies à théoriser, sans effet tangible, les voies d’une décentralisation effective du pouvoir, c’est désormais la violence qui en précipite la mise en œuvre, dans ses formes les plus brutales. Faute d’avoir anticipé les mutations nécessaires de l’aménagement du territoire, l’État se voit aujourd’hui contraint de composer avec une décentralisation de circonstance, non guidée par une volonté politique structurée, mais imposée par le morcellement du pays sous l’emprise croissante des groupes armés, désormais maîtres des principaux corridors logistiques.
Depuis plusieurs années, les routes nationales #1 et #2, qui relient Port-au-Prince au Grand Nord et au Grand Sud, sont progressivement passées sous contrôle de gangs lourdement armés. Barricades, péages clandestins, enlèvements : la capitale s’est muée en forteresse assiégée, coupée du reste du territoire. Les régions, de leur côté, subissent un isolement forcé aux conséquences économiques, sociales et humanitaires considérables.
Privé d’accès à ces axes stratégiques, l’État a amorcé un redéploiement de son centre de gravité logistique et institutionnel. Plusieurs projets d’infrastructures ont vu le jour : un aéroport international et un port ont été inaugurés dans le Grand Sud, tandis qu’un nouveau port est en cours de construction dans le Grand Nord. Ces initiatives, bien que vivement critiquées, visent à contourner la dépendance à une capitale en pleine désintégration fonctionnelle, en offrant aux régions un accès direct au commerce et à la mobilité internationale.
Sur le plan théorique, la décentralisation vise à rapprocher l’État des citoyens en transférant compétences et ressources aux collectivités locales. Pour le politologue Jean-François Bayart, elle constitue un levier de pacification territoriale ; pour le juriste Guy Braibant, une exigence fondamentale de la démocratie moderne. En Haïti, malgré son inscription dans la Constitution de 1987, ce principe est resté largement inappliqué.
Aujourd’hui, l’effondrement sécuritaire de Port-au-Prince agit comme un catalyseur brutal d’un processus longtemps différé. Reste à savoir si cette dynamique constitue un véritable tournant structurel ou si elle n’est qu’un ajustement tactique, dicté par l’urgence plutôt que par une vision d’ensemble.
Car pour que cette décentralisation forcée se transforme en politique publique pérenne, il faudra bien plus que des infrastructures : des budgets adéquats, des institutions locales fonctionnelles, et surtout, une volonté politique claire de rompre avec le centralisme hérité de l’histoire. Sans cela, cette reconfiguration territoriale risque de ne rester qu’un épisode de survie nationale — dicté non par la loi, mais par la loi du plus fort.
