Dans une tribune publiée dans les colonnes du journal Le Nouvelliste, l’économiste Thomas Lalime met en lumière, avec une rare acuité, l’un des drames silencieux qui minent aujourd’hui Haïti : la difficulté croissante, voire l’impossibilité, de se déplacer librement à travers le pays.
Pour étayer son analyse, il convoque un exemple familial aussi ordinaire qu’édifiant. Son neveu, vivant à Lascahobas, a dû débourser près de 18 000 gourdes pour rallier Jacmel, un trajet autrefois simple, rapide et relativement abordable. Ce chiffre, à lui seul, révèle l’ampleur du bouleversement : se déplacer est devenu une épreuve coûteuse, longue et dangereuse, sous la pression constante des groupes armés.
À travers le parcours de ce jeune étudiant, animé par la volonté de participer à un concours à Jacmel, l’économiste décrit un itinéraire désormais semé d’embûches. Jadis accessible pour moins de 2 000 gourdes, le voyage s’étend aujourd’hui sur près de douze heures, jalonné de détours imposés, de points de passage risqués et de paiements illégaux assimilables à des rançons. Chaque étape illustre l’emprise grandissante des gangs, qui redessinent, de fait, la géographie du territoire.
Mais le propos dépasse le simple récit. Thomas Lalime dénonce une dérive structurelle : la fragmentation progressive d’Haïti. Les zones sous contrôle armé instaurent une forme insidieuse de « ségrégation interne », entravant la circulation des personnes, freinant les échanges économiques et compromettant l’accès à l’éducation. Cette insécurité généralisée, souligne-t-il, pèse davantage sur l’inflation que la seule hausse des prix du carburant, aggravant une situation déjà critique.
En filigrane de sa réflexion, l’auteur rend hommage à une jeunesse qui refuse de plier. Malgré les dangers, les coûts prohibitifs et les obstacles quasi insurmontables, de nombreux jeunes Haïtiens persistent à poursuivre leurs ambitions, portés par une résilience remarquable et une foi intacte en des lendemains meilleurs.
