Les Haïtiens ne lisent pas : un stéréotype presque hissé au rang de vérité nationale


Par Jean Venel Casséus

Aujourd’hui, l’évidence traverse tous les regards lucides : Haïti s’effondre. Le pays s’effondre dans ses institutions, dans son économie, dans sa sécurité, mais aussi dans sa manière de penser comme peuple. Quelque chose s’est dénoué dans notre manière de recevoir l’information, de distinguer le fond de l’accessoire, d’accorder du prix à ce qui élève une société. La crise haïtienne touche donc au fonctionnement même de l’intelligence collective.

Dans ce tableau, le rapport au livre compte parmi les signes les plus alarmants. Une société qui relègue la lecture à la marge ouvre un boulevard au vacarme, à la confusion, à la fraude intellectuelle et aux fausses autorités. Quand le livre perd sa place, le bruit gagne du terrain. Quand la lecture cesse d’être honorée, les discours creux, eux, trouvent toujours un public.

« Les Haïtiens ne lisent pas. » La formule circule avec une facilité déconcertante. On l’entend partout, on la répète sans effort, comme s’il s’agissait d’un constat ordinaire. Certains continuent d’y voir un préjugé. D’autres l’acceptent comme un fait. C’est peut-être là le point le plus grave : une nation finit par reprendre contre elle-même une phrase qui la diminue, puis par l’installer dans son langage courant avec une tranquille résignation. La vraie question n’est pas de savoir si cette formule choque ou non. La vraie question est la suivante : comment la lecture n’a-t-elle jamais pu prendre en Haïti la forme d’une pratique large, stable, légitime, portée par tout un pays ?

Un peuple ne se détourne pas du livre par simple fantaisie. Lorsqu’une nation ne forme pas de lecteurs, c’est que les conditions matérielles et symboliques de la lecture n’ont pas été réunies. En Haïti, l’école apprend trop rarement à aimer lire. Le livre reste cher. Les bibliothèques sont rares, fragiles, sous-équipées, quand elles existent encore. Depuis longtemps, lire n’entre pas dans la vie ordinaire de la majorité comme un geste naturel, familier, vital.

La responsabilité de l’État est écrasante. La Bibliothèque nationale et la Direction nationale du livre auraient dû constituer deux pivots d’une politique publique consacrée au livre et à la lecture. Elles auraient dû irriguer les écoles, les communes, les quartiers, rapprocher les ouvrages des enfants, des jeunes, des enseignants, des familles, soutenir les bibliothèques, encourager les éditeurs, faire circuler le texte, la pensée, la curiosité. Elles apparaissent pourtant trop souvent comme des institutions sans rayonnement réel, presque sans emprise sur la vie culturelle du pays, comme si le livre appartenait à une gestion résiduelle au lieu de toucher au cœur de la formation nationale.

À cette défaillance publique s’ajoute la faiblesse de l’infrastructure privée. Des initiatives existent, bien sûr. Des individus, des groupes, des communautés entretiennent des espaces de lecture avec courage. Mais combien de bibliothèques réellement vivantes le pays compte-t-il ? Combien disposent d’un fonds sérieux, d’un lieu digne, d’une stabilité financière, d’un accès simple pour les élèves et les étudiants ? Dans bien des régions d’Haïti, la question ne concerne même plus la qualité. Elle concerne l’existence même.

Le mal est aussi culturel. Dans l’imaginaire collectif, lire ne bénéficie guère du prestige attaché à ce qui grandit l’être humain. Pour beaucoup, la lecture demeure une activité lente, peu rentable, étrangère aux urgences de la vie quotidienne. On peut passer des heures dans le tumulte numérique, absorber sans fatigue les contenus les plus pauvres, laisser se diffuser à grande vitesse l’indigence verbale et morale, puis regarder encore le livre comme un objet secondaire. C’est là un désordre profond de l’échelle des valeurs.

Pendant que le livre s’efface, les armes circulent. Pendant que les bibliothèques se raréfient, les réseaux sociaux déversent leurs flux de vulgarité, d’excitation et de confusion. Pendant que la lecture cherche encore sa place, l’argent public nourrit trop souvent les clientèles politiques, les parasites institutionnels et les entrepreneurs du vide. Ces phénomènes communiquent entre eux. Une société qui ne forme plus des lecteurs expose davantage ses citoyens au mensonge, à la démagogie, aux emballements primaires et aux manipulations collectives.

La question de la lecture ne concerne donc ni le décor ni un supplément d’âme culturel. Elle touche au centre même de la crise haïtienne. Elle engage la qualité du jugement public, la profondeur du débat, la capacité d’un peuple à comprendre son histoire, à interpréter son présent, à concevoir son avenir. Le livre, à lui seul, ne redresse pas un pays. Mais un pays privé de livre, de lecture et de formation patiente de l’esprit offre une prise plus facile aux faussaires, aux cyniques et aux destructeurs.

Il ne suffit donc pas de répéter que les Haïtiens ne lisent pas. Il faut poser une autre série de questions, plus exigeantes, plus honnêtes, plus décisives : qu’a-t-on fait, concrètement, pour former des lecteurs ? Quelle politique du livre a été pensée ? Quel réseau de bibliothèques a été construit ? Quelle valeur l’école a-t-elle accordée à la lecture ? Quelle image de l’intelligence la société a-t-elle offerte à ses enfants ? Quels moyens les institutions ont-elles consacrés à cette tâche ?

La vérité n’est pas que les Haïtiens seraient, par nature, éloignés du livre. La vérité est plus sévère et plus politique : le pays ne s’est presque jamais donné les moyens de faire de la lecture une force nationale. Et lorsque des responsables d’État, à tour de rôle, tiennent durablement leur population à distance du livre, ils la privent d’un instrument central de sa dignité intellectuelle.

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