Par Jean Venel Casséus
La posture intellectuelle d’un diplomate tient d’abord dans sa pensée philosophique et politique assumée des relations internationales. Docteur Wien Weibert Arthus, ancien ambassadeur d’Haïti au Canada, désormais affecté à la Mission permanente d’Haïti auprès des Nations Unies à New York, est un historien et un écrivain qui pense la diplomatie haïtienne à partir de sa profondeur historique, de ses fractures originelles et de son inscription difficile dans l’ordre du monde. Son parcours lui-même, passé par le journalisme, l’université et la carrière diplomatique, donne à cette pensée sa densité.
Chez Wien Weibert Arthus, la diplomatie haïtienne ne constitue jamais un simple savoir-faire de représentation. Elle touche à la manière dont un État surgit dans l’histoire, affronte la distribution inégale de la légitimité internationale et tente de soutenir sa parole dans un monde qui ne lui a jamais été spontanément hospitalier. La question n’est donc pas de savoir comment Haïti entretient des relations avec les autres États. Elle consiste à comprendre sous quelles conditions historiques Haïti a dû entrer dans le monde, y chercher reconnaissance, y défendre son nom et y négocier sa place. Cette orientation apparaît avec netteté dans ses travaux d’histoire diplomatique, notamment « Les grandes dates de l’histoire diplomatique d’Haïti » et « Haïti et le monde: Deux siècles de relations internationales, deux ouvrages entièrement construits autour de l’idée que les relations internationales appartiennent à la substance même de l’expérience haïtienne ».
Sa pensée philosophique peut être ainsi comprise : la diplomatie d’Haïti n’arrive pas après la nation comme un appareil extérieur venu prolonger une souveraineté déjà installée. Elle accompagne au contraire l’épreuve fondatrice elle-même. Un pays né d’une révolution antiesclavagiste victorieuse n’a pas trouvé devant lui un ordre neutre prêt à enregistrer son existence. Il a rencontré un système international travaillé par les hiérarchies raciales, les intérêts coloniaux et les prudences impériales. Dans une telle configuration, la diplomatie n’est pas un luxe de puissance. Elle prend la forme d’un travail de présence, de justification, de résistance et d’intelligence stratégique. Ses travaux montrent précisément qu’il traite l’histoire diplomatique d’Haïti comme l’un des ressorts qui ont façonné le pays tel qu’il s’est constitué dans le temps.
Cette pensée a sa conséquence. Elle déplace la lecture habituelle de la politique étrangère haïtienne. Au lieu d’y voir une succession de missions, de chancelleries et de nominations, Arthus y lit un espace où apparaît la condition historique d’Haïti. D’un côté, l’affirmation d’une souveraineté née de 1804, irréductible dans son principe. De l’autre, la dure réalité d’un monde organisé par la puissance, l’intérêt, la hiérarchie et la dépendance. Toute l’histoire diplomatique haïtienne se déploie dans cet écart. Elle n’est intelligible qu’à partir de cette tension entre égalité juridique proclamée et asymétrie concrète des rapports internationaux. Son travail ne se contente donc pas d’ordonner des faits. Il met au jour la structure d’une expérience nationale.
On comprend alors pourquoi la révolution haïtienne occupe, chez lui, une place si singulière. Elle n’est pas convoquée comme une relique rhétorique destinée aux cérémonies. Elle sert de principe d’intelligibilité. Elle permet de comprendre pourquoi Haïti a toujours entretenu avec l’ordre international un rapport à la fois fondateur et conflictuel. Fondateur, parce que son indépendance a introduit dans le monde atlantique une rupture forte dans l’histoire de la liberté. Conflictuel, parce que cette même rupture a longtemps produit méfiance, isolement et traitements d’exception. En restituant à la révolution sa charge diplomatique, Arthus retire l’histoire nationale de la commémoration vide pour la replacer dans le champ de la stratégie, de la mémoire active et de la position internationale.
Une telle lecture permet également de saisir sa rigueur lorsqu’il travaille sur les séquences plus sombres de l’histoire haïtienne. Son intérêt pour les relations internationales sous François Duvalier indique qu’aucun régime intérieur ne peut être pleinement compris sans la scène internationale qui le rend possible, le contraint, l’encadre ou l’exploite. Sous cet angle, Arthus inscrit la politique étrangère dans une analyse plus large de l’État, de la domination et des médiations internationales.
La portée politique de la pensée de Weibert tient dans son refus catégorique de l’appauvrissement technocratique de la diplomatie. À travers ses livres, son parcours universitaire et sa pratique de l’État, Wien Weibert Arthus montre qu’un petit pays ne se maintient pas dans le monde par la seule addition de réflexes protocolaires. Il lui faut une mémoire, une lecture de soi, une doctrine de présence et une conscience aiguë des forces qui organisent l’espace international. Il lui faut aussi des diplomates capables de penser historiquement ce qu’ils représentent. Une exigence intellectuelle, mais aussi patriotique.
La diplomatie haïtienne est un édifice où se lit, dans sa forme la plus exigeante, l’effort d’Haïti pour inscrire dans le monde la vérité historique de son apparition, la difficulté de sa permanence et l’ambition intacte de sa souveraineté. Ne déménageons pas, semble nous dire l’historien à travers ses publications, car l’histoire tient ensemble le passé et l’avenir.
