𝐋𝐲𝐫𝐞 𝐫𝐞𝐧𝐝 𝐟𝐮𝐫𝐢𝐞𝐮𝐬𝐞 𝐧𝐨𝐭𝐫𝐞 𝐭𝐫𝐨𝐦𝐩𝐞.
𝑃𝑎𝑟 𝐽𝑒𝑎𝑛 𝑉𝑒𝑛𝑒𝑙 𝐶𝑎𝑠𝑠𝑒́𝑢𝑠
Il ne suffit pas de bonnes techniques et de bons souliers pour bien danser le compas. La piste, carreau par carreau, est un élément véritablement non négligeable pour bien mener la dame. En stratégie aussi, la puissance n’est jamais une simple affaire de muscles, d’arsenal ou de certitudes doctrinales ; elle dépend du terrain, des seuils, des passages et des étranglements. La fermeture du détroit d’Ormuz par les Gardiens de la Révolution iraniens, dans le cadre de leur affrontement avec les États-Unis et Israël depuis la fin du mois de février, le rappelle avec une brutalité à la fois tragique et intelligible.
Depuis des décennies, Washington s’est habitué à croire que la supériorité militaire suffisait à imposer la circulation, la norme et le rythme. Cette fois, la partition déraille. L’Iran n’a pas besoin de vaincre les États-Unis dans une guerre symétrique. Il lui suffit de resituer le centre du mauvais spectacle pour que le 𝑅𝑜𝑐𝑘’𝑛’𝑅𝑜𝑙𝑙 cède la place au 𝐵𝑎𝑛𝑑𝑎𝑟𝑖. La scène change, le tempo bascule, et la puissance qui croyait dicter la chorégraphie découvre qu’elle peut encore frapper sans pour autant gouverner la danse.
La cruauté de la scène, pour Washington comme pour Tel-Aviv, tient à ceci : l’adversaire tant annoncé comme contenable, isolable ou punissable réussit à déplacer le théâtre réel de la confrontation. Le centre de gravité n’est plus seulement militaire ; il se situe aussi sur les plans logistique, énergétique et psychologique. Le pétrole, le gaz, les routes maritimes, les assurances, les marchés, les alliés hésitants : voilà la nouvelle scène. Une marine peut être redoutable et pourtant se retrouver politiquement piégée par un bras d’eau. Une aviation peut être écrasante et pourtant ne pas dissoudre la logique de nuisance d’un État résolu à taxer stratégiquement chaque trajectoire du conflit.
Israël, de son côté, retrouve une limite ancienne des guerres menées sous l’illusion de la frappe décisive. On peut atteindre, désorganiser, blesser, décapiter par moments ; on ne supprime pas si aisément une profondeur stratégique faite de territoire, de doctrine, d’endurance et de représentation de soi. L’Iran ne cherche pas forcément la victoire au sens classique ; il cherche l’épreuve prolongée, celle qui use la narration adverse, renchérit les coûts, expose les contradictions, fissure les alliances. Autrement dit, il impose à ses ennemis non l’impuissance absolue, mais quelque chose de plus humiliant encore : l’impossibilité de convertir leur supériorité en solution claire.
C’est ici que la scène bascule du militaire vers le conceptuel. L’Occident stratégique continue trop souvent de penser la guerre comme un problème de volume de feu, alors que des puissances dites inférieures la pensent comme une architecture de vulnérabilités. L’une accumule les moyens ; l’autre choisit le point d’étranglement. L’une parle de domination ; l’autre travaille la dépendance. Dans le détroit d’Ormuz, cette seconde logique produit, sinon une victoire, du moins une vérité insupportable pour les orgueils atlantiques : il est possible de déséquilibrer l’empire sans lui ressembler.
La lyre, dans cette scène odieuse, évoque pour moi la patience des civilisations longues, la mémoire, la ruse, la capacité de faire durer l’épreuve ; la trompe, elle, évoque le bruit de la force, le cuivre de l’annonce, l’arrogance du commandement. Voilà que la trompe tonitruante s’étrangle dans son propre vacarme. À Ormuz, la puissance occidentale croyait conduire la danse ; elle découvre que la piste elle-même peut lui retirer le pas. Et nous voici à l’acte où Trump, la trompe furieuse, se retourne contre ses propres alliés et menace les pays de l’OTAN de représailles s’ils ne viennent pas à son secours.
Alors, de génie à génie, je préfère Stromae : “Qui dit proches te dit deuils, car les problèmes ne viennent pas seuls ; qui dit crise te dit monde; dit famine et dit tiers monde… alors on danse ». Mais sur le nucléaire!
