𝑃𝑎𝑟 𝐽𝑒𝑎𝑛 𝑉𝑒𝑛𝑒𝑙 𝐶𝑎𝑠𝑠𝑒́𝑢𝑠
Il y a plus de 50 ans que la nation haïtienne attend de se voir acteur actif de la belle fête du football mondial. Pendant longtemps, le pays a vécu avec cette image lointaine d’Haïti au milieu des grands, comme si une porte s’était ouverte une fois, puis s’était refermée sur une très longue nuit. La Coupe du Monde 2026, première édition à 48 équipes, ne devra donc pas être abordée comme un simple rendez-vous sportif. Pour Haïti, ce retour a la densité d’un événement historique. Il appelle un geste à sa mesure : tous les Grenadiers doivent se rendre ensemble au Mondial via Haïti.
L’idée semble logistique. Elle est en réalité politique au sens le plus noble du terme. Une sélection nationale ne représente pas un drapeau de façon abstraite. Elle représente un peuple réel, une mémoire, une douleur, une fierté, une continuité. Comme nous le savons déjà, une grande partie des Grenadiers vivent, se forment et évoluent en dehors du territoire national. C’est la réalité du football moderne, et c’est aussi celle d’Haïti. Justement. Plus cette équipe est dispersée par les trajectoires de l’exil, plus il importe qu’elle se rassemble physiquement sur la terre qu’elle porte symboliquement. Avant de paraître devant le monde, elle doit se présenter au pays, se présenter devant sa foule, sa lumière et ses énergies.
Ce passage collectif par Haïti aura d’abord une portée sociale immense. Le pays vit aujourd’hui sous le poids de la fatigue, de la peur, du déclassement et de cette impression tenace qu’une vie nationale pleine et entière lui échappe. Dans un tel contexte, voir arriver tous les Grenadiers ensemble en Haïti comme le corps vivant de la nation créera une scène de retrouvailles rares entre le peuple et ce qui le représentera encore avec éclat. Le football a ce pouvoir singulier de faire remonter à la surface un sentiment national que la crise disperse. Il nourrira l’enthousiasme, il réparera, même provisoirement, la fragmentation. Dans un pays que l’adversité morcelle, un tel moment pourra refaire foule, refaire émotion commune, refaire présence collective.
La portée symbolique sera plus forte encore. En 1974, Haïti n’a pas laissé au football mondial le souvenir d’un figurant. Le pays a laissé une trace. Il a inscrit son nom dans le récit du tournoi, notamment à travers ce but d’Emmanuel Sanon contre l’Italie, resté dans l’histoire. Depuis, cette mémoire habite l’imaginaire haïtien comme une preuve ancienne, presque sacrée, que la nation pouvait tenir sa place au plus haut niveau. Cinquante-deux ans plus tard, revenir à la Coupe du monde sans passer par Haïti donnera au retour un air administratif. Y passer ensemble lui donnera une épaisseur historique. Ce sera renouer le fil entre le passé et le présent, entre la mémoire de 1974 et l’élan de 2026.
Ce passage fera aussi acte d’une exigence de dignité nationale. Depuis des années, Haïti apparaît trop souvent dans les récits internationaux sous l’angle exclusif du désastre, de l’urgence, du chaos, de l’impuissance publique. Faire transiter la sélection nationale par le pays avant son départ pour le Mondial enverra une autre image, celle d’une nation qui demeure capable d’organiser un moment d’unité autour de l’un de ses biens symboliques les plus puissants. Cela exigera de la coordination, de la sobriété, de la sécurité, de l’intelligence institutionnelle. Ce sera donc aussi un test. Un test de capacité. Un test de tenue. Un test de respect envers ce que représente cette équipe.
Sur le plan politique, un tel geste indiquera clairement où se trouvera le centre de gravité national. Depuis trop longtemps, l’idée même d’Haïti se disperse entre diaspora, ONG, chancelleries, dispositifs d’assistance, scènes de crise et gouvernances de fortune.
Un pays ne vit pas uniquement par ses appareils. Il vit aussi par ses symboles collectifs, par les lieux où il se reconnaît lui-même. Faire venir tous les sélectionnés en Haïti avant la Coupe du monde signifiera que la nation n’est pas un simple nom exporté par ses enfants talentueux. Elle reste un foyer de légitimité, un lieu de consécration, un point d’ancrage.
Ce sera également un acte fort à destination de la jeunesse. Le football haïtien n’est pas une affaire de tribunes ou de nostalgie. Il touche les quartiers, les écoles, les terrains de fortune, les conversations de rue, les rêves les plus modestes.
Quand un enfant haïtien verra les Grenadiers entrer ensemble sur le sol national avant de partir au Mondial, il recevra autre chose qu’une image de célébrité. Il recevra une leçon de filiation. Il comprendra que l’ascension n’efface pas l’origine. Il verra que la réussite ne consiste pas à quitter symboliquement le pays, mais à l’emporter avec soi jusque dans les plus grandes scènes du monde.
À cette proposition, sinon exigence, on peut objecter les questions de sécurité, de calendrier, d’organisation, de rationalité pratique. Elles seront sérieuses. Elles devront l’être. Un tel passage ne pourra être improvisé ni livré à la démagogie. Il devra être rigoureusement préparé, hautement sécurisé, pensé avec la fédération, les autorités compétentes et les partenaires nécessaires.
On ne se rend pas à une Coupe du monde comme on se rend à la plage quand on s’appelle Haïti. Forcément, on y va avec le poids de l’histoire, avec l’attente d’un peuple immense dans sa dispersion, avec la mémoire d’un drapeau trop souvent privé de scènes glorieuses.
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26 mars 2026.
